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Voyage au centre de la terre 16 ñòðàíèöà






 

XXXIX

Pendant une demi-heure encore, nos pieds foulè rent ces couches d’ossements. Nous allions en avant, poussé s par une ardente curiosité. Quelles autres merveilles renfermait cette caverne, quels tré sors pour la science? Mon regard s’attendait à toutes les surprises, mon imagination à tous les é tonnements.

 

Les rivages de la mer avaient depuis longtemps disparu derriè re les collines de l’ossuaire. L’imprudent professeur, s’inquié tant peu de s’é garer, m’entraî nait au loin. Nous avancions silencieusement, baigné s dans les ondes é lectriques. Par un phé nomè ne que je ne puis expliquer, et grâ ce à sa diffusion, complè te alors, la lumiè re é clairait uniformé ment les diverses faces des objets. Son foyer n’existait plus en un point dé terminé de l’espace et elle ne produisait aucun effet d’ombre. On aurait pu se croire en plein midi et on plein é té, au milieu des ré gions é quatoriales, sous les rayons verticaux du soleil. Toute vapeur avait disparu. Les rochers, les montagnes lointaines, quelques masses confuses de forê ts é loigné es, prenaient un é trange aspect sous l’é gale distribution du fluide lumineux. Nous ressemblions à ce fantastique personnage d’Hoffmann qui a perdu son ombre.

 

Aprè s une marche d’un mille, apparut la lisiè re d’une forê t immense, mais non plus un de ces bois de champignons qui avoisinaient Port-Graü ben.

 

C’é tait la vé gé tation de l’é poque tertiaire dans toute sa magnificence. De grands palmiers, d’espè ces aujourd’hui disparues, de superbes palmacites, des pins, des ifs, des cyprè s, des thuyas, repré sentaient la famille des conifè res, et se reliaient entre eux par un ré seau de lianes inextricables. Un tapis de mousses et d’hé patiques revê tait moelleusement le sol. Quelques ruisseaux murmuraient sous ces ombrages, peu dignes de ce nom, puisqu’ils ne produiraient pas d’ombre. Sur leurs bords croissaient des fougè res arborescentes semblables à celles des serres chaudes du globe habité. Seulement, la couleur manquait à ces arbres, à ces arbustes, à ces plantes, privé s de la vivifiante chaleur du soleil. Tout se confondait dans une teinte uniforme, brunâ tre et comme passé e. Les feuilles é taient dé pourvues de leur verdeur, et les fleurs elles-mê mes, si nombreuses à cette é poque tertiaire qui les vit naî tre, alors sans couleurs et sans parfums, semblaient faites d’un papier dé coloré sous l’action de l’atmosphè re.

 

Mon oncle Lidenbrock s’aventura sous ces gigantesques taillis. Je le suivis, non sans une certaine appré hension. Puisque la nature avait fait là les frais d’une alimentation vé gé tale, pourquoi les redoutables mammifè res ne s’y rencontreraient-ils pas? J’apercevais dans ces larges clairiè res que laissaient les arbres abattus et rongé s par le temps, des lé gumineuses, des acé riné s, des rubiacé es, et mille arbrisseaux comestibles, chers aux ruminants de toutes les pé riodes. Puis apparaissaient, confondus et entremê lé s, les arbres des contré es si diffé rentes de la surface du globe, le chê ne croissant prè s du palmier, l’eucalyptus australien s’appuyant au sapin de la Norvè ge, le bouleau du Nord confondant ses branches avec les branches du kauris zé landais. C’é tait à confondre la raison des classificateurs les plus ingé nieux de la botanique terrestre.

 

Soudain je m’arrê tai. De la main, je retins mon oncle.

 

La lumiè re diffuse permettait d’apercevoir les moindres objets dans la profondeur des taillis. J’avais cru voir… Non! ré ellement, de mes yeux, je voyais des formes immenses s’agiter sous les arbres! En effet, c’é taient des animaux gigantesques, tout un troupeau de mastodontes, non plus fossiles, mais vivants, et semblables à ceux dont les restes furent dé couverts en 1801 dans les marais de l’Ohio! J’apercevais ces grands é lé phants dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une lé gion de serpents. J’entendais le bruit de leurs longues dé fenses dont l’ivoire taraudait les vieux troncs. Les branches craquaient, et les feuilles arraché es par masses considé rables s’engouffraient dans la vaste gueule de ces monstres.

 

Ce rê ve, où j’avais vu renaî tre tout ce monde des temps anté historiques, des é poques ternaire et quaternaire, se ré alisait donc enfin! Et nous é tions là, seuls, dans les entrailles du globe, à la merci de ses farouches habitants!

 

Mon oncle regardait.

 

«Allons, dit-il tout d’un coup en me saisissant le bras, en avant, en avant!

 

– Non! m’é criai-je, non! Nous sommes sans armes! Que ferions-nous au milieu de ce troupeau de quadrupè des gé ants? Venez, mon oncle, venez! Nulle cré ature humaine ne peut braver impuné ment la colè re de ces monstres.

 

– Nulle cré ature humaine! ré pondit mon oncle, en baissant la voix. Tu te trompes, Axel! Regarde, regarde, là -bas! Il me semble que j’aperç ois un ê tre vivant! un ê tre semblable à nous! un homme!»

 

Je regardai, haussant les é paules, et dé cidé à pousser l’incré dulité jusqu’à ses derniè res limites. Mais, quoique j’en eus, il fallut bien me rendre à l’é vidence.

 

En effet, à moins d’un quart de mille, appuyé au tronc d’un kauris é norme, un ê tre humain, un Proté e de ces contré es souterraines, un nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable troupeau de mastodontes!

 

Immanis pecoris custos, immanior ipse!

Oui! immanior ipse! Ce n’é tait plus l’ê tre fossile dont nous avions relevé le cadavre dans l’ossuaire, c’é tait un gé ant capable de commander à ces monstres. Sa taille dé passait douze pieds. Sa tê te grosse comme la tê te d’un buffle, disparaissait dans les broussailles d’une chevelure inculte. On eû t dit une vé ritable criniè re, semblable à celle de l’é lé phant des premiers â ges. Il brandissait de la main une branche é norme, digne houlette de ce berger anté diluvien.

 

Nous é tions resté s immobiles, stupé faits. Mais nous pouvions ê tre aperç us. Il fallait fuir.

 

«Venez, venez», m’é criai-je, en entraî nant mon oncle, qui pour la premiè re fois se laissa faire!

 

Un quart d’heure plus tard, nous é tions hors de la vue de ce redoutable ennemi.

 

Et maintenant que j’y songe tranquillement, maintenant que le calme s’est refait dans mon esprit, que des mois se sont é coulé s depuis cette é trange et surnaturelle rencontre, que penser, que croire? Non! c’est impossible! Nos sens ont é té abusé s, nos yeux n’ont pas vu ce qu’ils voyaient! Nulle cré ature humaine n’existe dans ce monde subterrestre! Nulle gé né ration d’hommes n’habite ces cavernes infé rieures du globe, sans se soucier des habitants de sa surface, sans communication avec eux! C’est insensé, profondé ment insensé!

 

J’aime mieux admettre l’existence de quelque animal dont la structure se rapproche de la structure humaine, de quelque singe des premiè res é poques gé ologiques, de quelque protopithè que, de quelque mé sopithè que semblable à celui que dé couvrit M. Lartet dans le gî te ossifè re de Sansan! Mais celui-ci dé passait par sa taille toutes les mesures donné es par la palé ontologie! N’importe! Un singe, oui, un singe, si invraisemblable qu’il soit! Mais un homme, un homme vivant, et avec lui toute une gé né ration enfouie dans les entrailles de la terre! Jamais!

 

Cependant nous avions quitté la forê t claire et lumineuse, muets d’é tonnement, accablé s sous une stupé faction qui touchait à l’abrutissement. Nous courions malgré nous. C’é tait une vraie fuite, semblable à ces entraî nements effroyables que l’on subit dans certains cauchemars. Instinctivement, nous revenions vers la mer Lidenbrock, et je ne sais dans quelles divagations mon esprit se fû t emporté, sans une pré occupation qui me ramena à des observations plus pratiques.

 

Bien que je fusse certain de fouler un sol entiè rement vierge de nos pas, j’apercevais souvent des agré gations de rochers dont la forme rappelait ceux de Port-Graü ben. C’é tait parfois à s’y mé prendre. Des ruisseaux et des cascades tombaient par centaines des saillies de rocs, je croyais revoir la couche de surtarbrandur, notre fidè le Hans-bach et la grotte où j’é tais revenu à la vie. Puis, quelques pas plus loin, la disposition des contre-forts, l’apparition d’un ruisseau, le profil surprenant d’un rocher venaient me rejeter dans le doute.

 

Je fis part à mon oncle de mon indé cision. Il hé sita comme moi. Il ne pouvait s’y reconnaî tre au milieu de ce panorama uniforme.

 

«É videmment, lui dis-je, nous n’avons pas abordé à notre point de dé part, mais la tempê te nous a ramené s un peu au-dessous, et en suivant le rivage, nous retrouverons Port-Graü ben.

 

– Dans ce cas, ré pondit mon oncle, il est inutile de continuer cette exploration, et le mieux est de retourner au radeau. Mais ne te trompes-tu pas, Axel?

 

– Il est difficile de se prononcer, car tous ces rochers se ressemblent. Il me semble pourtant reconnaî tre le promontoire au pied duquel Hans a construit son embarcation. Nous devons ê tre prè s du petit port, si mê me ce n’est pas ici, ajoutai-je, en examinant une crique que je crus reconnaî tre.

 

– Mais non, Axel, nous retrouverions au moins nos propres traces, et je ne vois rien…

 

– Mais je vois, moi! m’é criai-je, en m’é lanç ant vers un objet qui brillait sur le sable.

 

– Qu’est-ce donc?

 

– Ceci», ré pondis-je.

 

Et je montrai à mon oncle un poignard que je venais de ramasser.

 

– Tiens! dit-il, tu avais donc emporté cette arme avec toi?

 

– Moi? Aucunement! Mais vous…

 

– Non, pas que je sache, ré pondit le professeur. Je n’ai jamais eu cet objet en ma possession.

 

– Voilà qui est particulier!

 

– Mais non, c’est bien simple, Axel. Les Islandais ont souvent des armes de ce genre, et Hans, à qui celle-ci appartient, l’aura perdue…»

 

Je secouai la tê te. Hans n’avait jamais eu ce poignard en sa possession.

 

«Est-ce donc l’arme de quelque guerrier anté diluvien, m’é criai-je, d’un homme vivant, d’un contemporain de ce gigantesque berger? Mais non! Ce n’est pas un outil de l’â ge de pierre! Pas mê me de l’â ge de bronze! Cette lame est d’acier…»

 

Mon oncle m’arrê ta net dans cette route où m’entraî nait une divagation nouvelle, et de son ton froid il me dit:

 

«Calme-toi, Axel, et reviens à la raison. Ce poignard est une arme du XVIe siè cle, une vé ritable dague, de celles que les gentilshommes portaient à leur ceinture pour donner le coup de grâ ce. Elle est d’origine espagnole. Elle n’appartient ni à toi, ni à moi, ni au chasseur, ni mê me aux ê tres humains qui vivent peut-ê tre dans les entrailles du globe!

 

– Oserez-vous dire? …

 

– Vois, elle ne s’est pas é bré ché e ainsi à s’enfoncer dans la gorge des gens; sa lame est couverte d’une couche de rouille qui ne date ni d’un jour, ni d’un an, ni d’un siè cle!»

 

Le professeur s’animait, suivant son habitude, en se laissant emporter par son imagination.

 

«Axel, reprit-il, nous sommes sur la voie de la grande dé couverte! Cette lame est resté e abandonné e sur le sable depuis cent, deux cents, trois cents ans, et s’est é bré ché e sur les rocs de cette mer souterraine!

 

– Mais elle n’est pas venue seule! m’é criai-je; elle n’a pas é té se tordre d’elle-mê me! quelqu’un nous a pré cé dé s! …

 

– Oui, un homme.

 

– Et cet homme?

 

– Cet homme a gravé son nom avec ce poignard! Cet homme a voulu encore une fois marquer de sa main la route du centre! Cherchons, cherchons!»

 

Et, prodigieusement inté ressé s, nous voilà longeant la haute muraille, interrogeant les moindres fissures qui pouvaient se changer en galerie.

 

Nous arrivâ mes ainsi à un endroit où le rivage se resserrait. La mer venait presque baigner le pied des contre-forts, laissant un passage large d’une toise au plus. Entre deux avancé es de roc, on apercevait l’entré e d’un tunnel obscur.

 

Là, sur une plaque de granit, apparaissaient deux lettres mysté rieuses à demi rongé es, les deux initiales du hardi et fantastique voyageur:

 

 

«A. S.! s’é cria mon oncle. Arne Saknussemm! Toujours Arne Saknussemm!»

 

XL

Depuis le commencement du voyage, j’avais passé par bien des é tonnements; je devais me croire à l’abri des surprises et blasé sur tout é merveillement. Cependant, à la vue de ces deux lettres gravé es là depuis trois cents ans, je demeurai dans un é bahissement voisin de la stupidité. Non seulement la signature du savant alchimiste se lisait sur le roc, mais encore le stylet qui l’avait tracé e é tait entre mes mains. À moins d’ê tre d’une insigne mauvaise foi, je ne pouvais plus mettre en doute l’existence du voyageur et la ré alité de son voyage.

 

Pendant que ces ré flexions tourbillonnaient dans ma tê te, le professeur Lidenbrock se laissait aller à un accè s un peu dithyrambique à l’endroit d’Arne Saknussemm.

 

«Merveilleux gé nie! s’é criait-il, tu n’as rien oublié de ce qui pouvait ouvrir à d’autres mortels les routes de l’é corce terrestre, et tes semblables peuvent retrouver les traces que tes pieds ont laissé es, il y trois siè cles, au fond de ces souterrains obscurs! À d’autres regards que les tiens, tu as ré servé la contemplation de ces merveilles! Ton nom gravé d’é tapes en é tapes conduit droit à son but le voyageur assez audacieux pour te suivre, et, au centre mê me de notre planè te, il se trouvera encore inscrit de ta propre main. Eh bien! moi aussi, j’irai signer de mon nom cette derniè re page de granit! Mais que, dè s maintenant, ce cap vu par toi prè s de cette mer dé couverte par toi, soit à jamais appelé le cap Saknussemm!»

 

Voilà ce que j’entendis, ou à peu prè s, et je me sentis gagné par l’enthousiasme que respiraient ces paroles. Un feu inté rieur se ranima dans ma poitrine! J’oubliai tout, et les dangers du voyage, et les pé rils du retour. Ce qu’un autre avait fait, je voulais le faire aussi, et rien de ce qui é tait humain ne me paraissait impossible!

 

«En avant, en avant!» m’é criai-je.

 

Je m’é lanç ais dé jà vers la sombre galerie, quand le professeur m’arrê ta, et lui, l’homme des emportements, il me conseilla la patience et le sang-froid.

 

«Retournons d’abord vers Hans, dit-il, et ramenons le radeau à cette place.»

 

J’obé is à cet ordre, non sans peine, et je me glissai rapidement au milieu des roches du rivage.

 

«Savez-vous, mon oncle, dis-je en marchant, que nous avons é té singuliè rement servis par les circonstances jusqu’ici!

 

– Ah! tu trouves, Axel?

 

– Sans doute, et il n’est pas jusqu’à la tempê te qui ne nous ait remis dans le droit chemin. Bé ni soit l’orage! Il nous a ramené s à cette cô te d’où le beau temps nous eû t é loigné s! Supposez un instant que nous eussions touché de notre proue (la proue d’un radeau!) les rivages mé ridionaux de la mer Lidenbrock, que serions-nous devenus? Le nom de Saknussemm n’aurait pas apparu à nos yeux, et maintenant nous serions abandonné s sur une plage sans issue.

 

– Oui, Axel, il y a quelque chose de providentiel à ce que, voguant vers le sud, nous soyons pré cisé ment revenus au nord et au cap Saknussemm. Je dois dire que c’est plus qu’é tonnant, et il y a là un fait dont l’explication m’é chappe absolument.

 

– Eh! qu’importe! il n’y a pas à expliquer les faits, mais à en profiter!

 

– Sans doute, mon garç on, mais…

 

– Mais nous allons reprendre la route du nord, passer sous les contré es septentrionales de l’Europe, la Suè de, la Russie, la Sibé rie, que sais-je! au lieu de nous enfoncer sous les dé serts de l’Afrique ou les flots de l’Océ an, et je ne veux pas en savoir davantage!

 

– Oui, Axel, tu as raison, et tout est pour le mieux, puisque nous abandonnons cette mer horizontale qui ne pouvait mener à rien. Nous allons descendre, encore descendre, et toujours descendre! Sais-tu bien que, pour arriver au centre du globe, il n’y a plus que quinze cents lieues à franchir!

 

– Bah! m’é criai-je, ce n’est vraiment pas la peine d’en parler! En route! en route!»

 

Ces discours insensé s duraient encore quand nous rejoignî mes le chasseur. Tout é tait pré paré pour un dé part immé diat. Pas un colis qui ne fû t embarqué. Nous prî mes place sur le radeau, et la voile hissé e, Hans se dirigea en suivant la cô te vers le cap Saknussemm.

 

Le vent n’é tait pas favorable à un genre d’embarcation qui ne pouvait tenir le plus prè s. Aussi, en maint endroit, il fallut avancer à l’aide des bâ tons ferré s. Souvent les rochers, allongé s à fleur d’eau, nous forcè rent de faire des dé tours assez longs. Enfin, aprè s trois heures de navigation, c’est-à -dire vers six heures du soir, on atteignait un endroit propice au dé barquement.

 

Je sautai à terre, suivi de mon oncle et de l’Islandais. Cette traversé e ne m’avait pas calmé. Au contraire, je proposai mê me de brû ler «nos vaisseaux», afin de nous couper toute retraite. Mais mon oncle s’y opposa. Je le trouvai singuliè rement tiè de.

 

«Au moins, dis-je, partons sans perdre un instant.

 

– Oui, mon garç on; mais auparavant, examinons cette nouvelle galerie, afin de savoir s’il faut pré parer nos é chelles.»

 

Mon oncle mit son appareil de Ruhmkorff en activité; le radeau, attaché au rivage, fut laissé seul; d’ailleurs, l’ouverture de la galerie n’é tait pas à vingt pas de là, et notre petite troupe, moi en tê te, s’y rendit sans retard.

 

L’orifice, à peu prè s circulaire, pré sentait un diamè tre de cinq pieds environ; le sombre tunnel é tait taillé dans le roc vif et soigneusement alé sé par les matiè res é ruptives auxquelles il donnait autrefois passage; sa partie infé rieure affleurait le sol, de telle faç on que l’on put y pé né trer sans aucune difficulté.

 

Nous suivions un plan presque horizontal, quand, au bout de six pas, notre marche fut interrompue par l’interposition d’un bloc é norme.

 

«Maudit roc!» m’é criai-je avec colè re, en me voyant subitement arrê té par un obstacle infranchissable.

 

Nous eû mes beau chercher à droite et à gauche, en bas et en haut, il n’existait aucun passage, aucune bifurcation. J’é prouvai un vif dé sappointement, et je ne voulais pas admettre la ré alité de l’obstacle. Je me baissai. Je regardai au-dessous du bloc. Nul interstice. Au-dessus. Mê me barriè re de granit. Hans porta la lumiè re de la lampe sur tous les points de la paroi; mais celle-ci n’offrait aucune solution de continuité. Il fallait renoncer à tout espoir de passer.

 

Je m’é tais assis sur le sol; mon oncle arpentait le couloir à grands pas.

 

«Mais alors Saknussemm? m’é criai-je.

 

– Oui, fit mon oncle, a-t-il donc é té arrê té par cette porte de pierre?

 

– Non! non! repris-je avec vivacité. Ce quartier de roc, par suite d’une secousse quelconque, ou l’un de ces phé nomè nes magné tiques qui agitent l’é corce terrestre, a brusquement fermé ce passage. Bien des anné es se sont é coulé es entre le retour de Saknussemm et la chute de ce bloc. N’est-il pas é vident que cette galerie a é té autrefois le chemin des laves, et qu’alors les matiè res é ruptives y circulaient librement. Voyez, il y a des fissures ré centes qui sillonnent ce plafond de granit; il est fait de morceaux rapporté s, de pierres é normes, comme si la main de quelque gé ant eû t travaillé à cette substruction; mais, un jour, la poussé e a é té plus forte, et ce bloc, semblable à une clef de voû te qui manque, a glissé jusqu’au sol en obstruant tout passage. Voilà un obstacle accidentel que Saknussemm n’a pas rencontré, et si nous ne le renversons pas, nous sommes indignes d’arriver au centre du monde!»

 

Voilà comment je parlais! L’â me du professeur avait passé tout entiè re en moi. Le gé nie des dé couvertes m’inspirait. J’oubliais le passé, je dé daignais l’avenir. Rien n’existait plus pour moi à la surface de ce sphé roï de au sein duquel je m’é tais engouffré, ni les villes, ni les campagnes, ni Hambourg, ni Kö nigstrasse, ni ma pauvre Graü ben, qui devait me croire à jamais perdu dans les entrailles de la terre.

 

«Eh bien! reprit mon oncle, à coups de pioche, à coups de pic, faisons notre route et renversons ces murailles!

 

– C’est trop dur pour le pic, m’é criai-je.

 

– Alors la pioche!

 

– C’est trop long pour la pioche!

 

– Mais! …

 

– Eh bien! la poudre! la mine! minons, et faisons sauter l’obstacle!

 

– La poudre!

 

– Oui! il ne s’agit que d’un bout de roc à briser!

 

– Hans, à l’ouvrage!» s’é cria mon oncle.

 

L’Islandais retourna au radeau, et revint bientô t avec un pic dont il se servit pour creuser un fourneau de mine. Ce n’é tait pas un mince travail. Il s’agissait de faire un trou assez considé rable pour contenir cinquante livres de fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois plus grande que celle de la poudre à canon.

 

J’é tais dans une prodigieuse surexcitation d’esprit. Pendant que Hans travaillait, j’aidai activement mon oncle à pré parer une longue mè che faite avec de la poudre mouillé e et renfermé e dans un boyau de toile.

 

«Nous passerons! disais-je.

 

– Nous passerons», ré pé tait mon oncle.

 

À minuit, notre travail de mineurs fut entiè rement terminé; la charge de fulmicoton se trouvait enfouie dans le fourneau, et la mè che, se dé roulant à travers la galerie, venait aboutir au dehors.

 

Une é tincelle suffisait maintenant pour mettre ce formidable engin en activité.

 

«À demain», dit le professeur.

 

Il fallut bien me ré signer et attendre encore pendant six grandes heures!

 

XLI

Le lendemain, jeudi, 27 aoû t, fut une date cé lè bre de ce voyage subterrestre. Elle ne me revient pas à l’esprit sans que l’é pouvante ne fasse encore battre mon cœ ur. À partir de ce moment, notre raison, notre jugement, notre ingé niosité, n’ont plus voix au chapitre, et nous allons devenir le jouet des phé nomè nes de la terre.

 

À six heures, nous é tions sur pied. Le moment approchait de nous frayer par la poudre un passage à travers l’é corce de granit.

 

Je sollicitai l’honneur de mettre le feu à la mine. Cela fait, je devais rejoindre mes compagnons sur le radeau qui n’avait point é té dé chargé; puis nous prendrions du large, afin de parer aux dangers de l’explosion, dont les effets pouvaient ne pas se concentrer à l’inté rieur du massif.

 

La mè che devait brû ler pendant dix minutes, selon nos calculs, avant de porter le feu à la chambre des poudres. J’avais donc le temps né cessaire pour regagner le radeau.

 

Je me pré parai à remplir mon rô le, non sans une certaine é motion.

 

Aprè s un repas rapide, mon oncle et le chasseur s’embarquè rent, tandis que je restais sur le rivage. J’é tais muni d’une lanterne allumé e qui devait me servir à mettre le feu à la mè che.

 

«Va, mon garç on, me dit mon oncle, et reviens immé diatement nous rejoindre.

 

– Soyez tranquille, mon oncle, je ne m’amuserai point en route.»

 

Aussitô t je me dirigeai vers l’orifice de la galerie. J’ouvris ma lanterne, et je saisis l’extré mité de la mè che.

 

Le professeur tenait son chronomè tre à la main.

 

«Es-tu prê t? me cria-t-il.

 

– Je suis prê t.

 

– Eh bien! feu, mon garç on!»

 

Je plongeai rapidement dans la flamme la mè che, qui pé tilla à son contact, et, tout en courant, je revins au rivage.

 

«Embarque, fit mon oncle, et dé bordons.»

 

Hans, d’une vigoureuse poussé e, nous rejeta en mer. Le radeau s’é loigna d’une vingtaine de toises.

 

C’é tait un moment palpitant. Le professeur suivait de l’œ il l’aiguille du chronomè tre.

 

«Encore cinq minutes, disait-il. Encore quatre! Encore trois!»

 

Mon pouls battait des demi-secondes.

 

«Encore deux! Une! … Croulez, montagnes de granit!»

 

Que se passa-t-il alors? Le bruit de la dé tonation, je crois que je ne l’entendis pas. Mais la forme des rochers se modifia subitement à mes regards; ils s’ouvrirent comme un rideau. J’aperç us un insondable abî me qui se creusait en plein rivage. La mer, prise de vertige, ne fut plus qu’une vague é norme, sur le dos de laquelle le radeau s’é leva perpendiculairement.


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