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Voyage au centre de la terre 7 ñòðàíèöà
Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d’un volcan et des profondeurs de la terre, je me sentis lancé dans les espaces plané taires sous la forme de roche é ruptive.
Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons chargé s des vivres, des outils et des instruments. Deux bâ tons ferré s, deux fusils, deux cartouchiè res, é taient ré servé s à mon oncle et à moi. Hans, en homme de pré caution, avait ajouté à nos bagages une outre pleine qui, jointe à nos gourdes, nous assurait de l’eau pour huit jours.
Il é tait neuf heures du matin. Le recteur et sa haute mé gè re attendaient devant leur porte. Ils voulaient sans doute nous adresser l’adieu suprê me de l’hô te au voyageur. Mais cet adieu prit la forme inattendue d’une note formidable, où l’on comptait jusqu’à l’air de la maison pastorale, air infect, j’ose le dire. Ce digne couple nous ranç onnait comme un aubergiste suisse et portait à un beau prix son hospitalité surfaite.
Mon oncle paya sans marchander. Un homme qui partait pour le centre de la terre ne regardait pas à quelques rixdales.
Ce point ré glé, Hans donna le signal du dé part, et quelques instants aprè s nous avions quitté Stapi.
XV Le Sneffels est haut de cinq mille pieds; il termine, par son double cô ne, une bande trachytique qui se dé tache du systè me orographique de l’î le. De notre point de dé part on ne pouvait voir ses deux pics se profiler sur le fond grisâ tre du ciel. J’apercevais seulement une é norme calotte de neige abaissé e sur le front du gé ant.
Nous marchions en file, pré cé dé s du chasseur; celui-ci remontait d’é troits sentiers où deux personnes n’auraient pas pu aller de front. Toute conversation devenait donc à peu prè s impossible.
Au delà de la muraille basaltique du fjö rd de Stapi, se pré senta d’abord un sol de tourbe herbacé e et fibreuse, ré sidu de l’antique vé gé tation des maré cages de la presqu’î le; la masse de ce combustible encore inexploité suffirait à chauffer pendant un siè cle toute la population de l’Islande; cette vaste tourbiè re, mesuré e du fond de certains ravins, avait souvent soixante-dix pieds de haut et pré sentait des couches successives de dé tritus carbonisé s, sé paré es par des feuillets de tuf ponceux.
En vé ritable neveu du professeur Lidenbrock et malgré mes pré occupations, j’observais avec inté rê t les curiosité s miné ralogiques é talé es dans ce vaste cabinet d’histoire naturelle; en mê me temps je refaisais dans mon esprit toute l’histoire gé ologique de l’Islande.
Cette î le, si curieuse, est é videmment sortie du fond des eaux à une é poque relativement moderne; peut-ê tre mê me s’é lè ve-t-elle encore par un mouvement insensible. S’il en est ainsi, on ne peut attribuer son origine qu’à l’action des feux souterrains. Donc, dans ce cas, la thé orie de Humphry Davy, le document de Saknussemm, les pré tentions de mon oncle, tout s’en allait en fumé e. Cette hypothè se me conduisit à examiner attentivement la nature du sol, et je me rendis bientô t compte de la succession des phé nomè nes qui pré sidè rent à sa formation.
L’Islande, absolument privé e de terrain sé dimentaire, se compose uniquement de tuf volcanique, c’est-à -dire d’un agglomé rat de pierres et de roches d’une texture poreuse. Avant l’existence des volcans, elle é tait faite d’un massif trappé en, lentement soulevé au-dessus des flots par la poussé e des forces centrales. Les feux inté rieurs n’avaient pas encore fait irruption au dehors.
Mais, plus tard, une large fente se creusa diagonalement du sud-ouest au nord-ouest de l’î le, par laquelle s’é pancha peu à peu toute la pâ te trachytique. Le phé nomè ne s’accomplissait alors sans violence; l’issue é tait é norme, et les matiè res fondues, rejeté es des entrailles du globe, s’é tendirent tranquillement en vastes nappes ou en masses mamelonné es. À cette é poque apparurent les fedspaths, les syé nites et les porphyres.
Mais, grâ ce à cet é panchement, l’é paisseur de l’î le s’accrut considé rablement, et, par suite, sa force de ré sistance. On conç oit quelle quantité de fluides é lastiques s’emmagasina dans son sein, lorsqu’elle n’offrit plus aucune issue, aprè s le refroidissement de la croû te trachytique. Il arriva donc un moment où la puissance mé canique de ces gaz fut telle qu’ils soulevè rent la lourde é corce et se creusè rent de hautes cheminé es. De là le volcan fait du soulè vement de la croû te, puis le cratè re subitement troué au sommet du volcan.
Alors aux phé nomè nes é ruptifs succé dè rent les phé nomè nes volcaniques; par les ouvertures nouvellement formé es s’é chappè rent d’abord les dé jections basaltiques, dont la plaine que nous traversions en ce moment offrait à nos regards les plus merveilleux spé cimens. Nous marchions sur ces roches pesantes d’un gris foncé que le refroidissement avait moulé es en prismes à base hexagone. Au loin se voyaient un grand nombre de cô nes aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes.
Puis, l’é ruption basaltique é puisé e, le volcan, dont la force s’accrut de celle des cratè res é teints, donna passage aux laves et à ces tufs de cendres et de scories dont j’apercevais les longues coulé es é parpillé es sur ses flancs comme une chevelure opulente.
Telle fut la succession des phé nomè nes qui constituè rent l’Islande; tous provenaient de l’action des feux inté rieurs, et supposer que la masse interne ne demeurait pas dans un é tat permanent d’incandescente liquidité, c’é tait folie. Folie surtout de pré tendre atteindre le centre du globe!
Je me rassurais donc sur l’issue de notre entreprise, tout en marchant à l’assaut du Sneffels.
La route devenait de plus en plus difficile; le sol montait; les é clats de roches s’é branlaient, et il fallait la plus scrupuleuse attention pour é viter des chutes dangereuses.
Hans s’avanç ait tranquillement comme sur un terrain uni; parfois il disparaissait derriè re les grands blocs, et nous le perdions de vue momentané ment; alors un sifflement aigu, é chappé de ses lè vres, indiquait la direction à suivre. Souvent aussi il s’arrê tait, ramassait quelques dé bris de rocs, les disposait d’une faç on reconnaissable et formait ainsi des amers destiné s à indiquer la route du retour. Pré caution bonne en soi, mais que les é vé nements futurs rendirent inutile.
Trois fatigantes heures de marche nous avaient amené s seulement à la base de la montagne. Là, Hans fit signe de s’arrê ter, et un dé jeuner sommaire fut partagé entre tous. Mon oncle mangeait les morceaux doubles pour aller plus vite. Seulement, cette halte de ré fection é tant aussi une halte de repos, il dut attendre le bon plaisir du guide, qui donna le signal du dé part une heure aprè s. Les trois Islandais, aussi taciturnes que leur camarade le chasseur, ne prononcè rent pas un seul mot et mangè rent sobrement.
Nous commencions maintenant à gravir les pentes du Sneffels. Son neigeux sommet, par une illusion d’optique fré quente dans les montagnes, me paraissait fort rapproché, et cependant, que de longues heures avant de l’atteindre! Quelle fatigue surtout! Les pierres qu’aucun ciment de terre, aucune herbe ne liaient entre elles, s’é boulaient sous nos pieds et allaient se perdre dans la plaine avec la rapidité d’une avalanche.
En de certains endroits, les flancs du mont faisaient avec l’horizon un angle de trente-six degré s au moins; il é tait impossible de les gravir, et ces raidillons pierreux devaient ê tre tourné s non sans difficulté. Nous nous prê tions alors un mutuel secours à l’aide de nos bâ tons.
Je dois dire que mon oncle se tenait prè s de moi le plus possible; il ne me perdait pas de vue, et en mainte occasion, son bras me fournit un solide appui. Pour son compte, il avait sans doute le sentiment inné de l’é quilibre, car il ne bronchait pas. Les Islandais, quoique chargé s grimpaient avec une agilité de montagnards.
À voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me semblait impossible qu’on pû t l’atteindre de ce cô té, si l’angle d’inclinaison des pentes ne se fermait pas. Heureusement, aprè s une heure de fatigues et de tours de force, au milieu du vaste tapis de neige dé veloppé sur la croupe du volcan, une sorte d’escalier se pré senta inopiné ment, qui simplifia notre ascension. Il é tait formé par l’un de ces torrents de pierres rejeté es par les é ruptions, et dont le nom islandais est «stinâ». Si ce torrent n’eû t pas é té arrê té dans sa chute par la disposition des flancs de la montagne, il serait allé se pré cipiter dans la mer et former des î les nouvelles.
Tel il é tait, tel il nous servit fort; la roideur des pentes s’accroissait, mais ces marches de pierres permettaient de les gravir aisé ment, et si rapidement mê me, qu’é tant resté un moment en arriè re pendant que mes compagnons continuaient leur ascension, je les aperç us dé jà ré duits, par l’é loignement, à une apparence microscopique.
À sept heures du soir nous avions monté les deux mille marches de l’escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne, sorte d’assise sur laquelle s’appuyait le cô ne proprement dit du cratè re.
La mer s’é tendait à une profondeur de trois mille deux cents pieds; nous avions dé passé la limite des neiges perpé tuelles, assez peu é levé e en Islande par suite de l’humidité constante du climat. Il faisait un froid violent; le vent soufflait avec force. J’é tais é puisé. Le professeur vit bien que mes jambes me refusaient tout service, et, malgré son impatience, il se dé cida à s’arrê ter. Il fit donc signe au chasseur, qui secoua la tê te en disant:
«Ofvanfö r.
– Il paraî t qu’il faut aller plus haut», dit mon oncle. Puis il demanda à Hans le motif de sa ré ponse.
«Mistour, ré pondit le guide.
– Ja, mistour, ré pé ta l’un des Islandais d’un ton effrayé.
– Que signifie ce mot? demandai-je avec inquié tude.
– Vois», dit mon oncle.
Je portai mes regards vers la plaine; une immense colonne de pierre ponce pulvé risé e, de sable et de poussiè re s’é levait en tournoyant comme une trombe; le vent la rabattait sur le flanc du Sneffels, auquel nous é tions accroché s; ce rideau opaque é tendu devant le soleil produisait une grande ombre jeté e sur la montagne. Si cette trombe s’inclinait, elle devait iné vitablement nous enlacer dans ses tourbillons. Ce phé nomè ne, assez fré quent lorsque le vent souffle des glaciers, prend le nom de «mistour» en langue islandaise.
«Hastigt, hastigt», s’é cria notre guide.
Sans savoir le danois, je compris qu’il nous fallait suivre Hans au plus vite. Celui-ci commenç a à tourner le cô ne du cratè re, mais en biaisant, de maniè re à faciliter la marche. Bientô t, la trombe s’abattit sur la montagne, qui tressaillit à son choc; les pierres saisies dans les remous du vent volè rent en pluie comme dans une é ruption. Nous é tions, heureusement, sur le versant opposé et à l’abri de tout danger; sans la pré caution du guide, nos corps dé chiqueté s, ré duits en poussiè re, fussent retombé s au loin comme le produit de quelque mé té ore inconnu.
Cependant Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les flancs du cô ne. Nous continuâ mes notre ascension en zigzag; les quinze cents pieds qui restaient à franchir prirent prè s de cinq heures; les dé tours, les biais et contremarches mesuraient trois lieues au moins. Je n’en pouvais plus; je succombais au froid et à la faim. L’air, un peu raré fié, ne suffisait pas au jeu de mes poumons.
Enfin, à onze heures du soir, en pleine obscurité, le sommet du Sneffels fut atteint, et, avant d’aller m’abriter à l’inté rieur du cratè re, j’eus le temps d’apercevoir «le soleil de minuit» au plus bas de sa carriè re, projetant ses pâ les rayons sur l’î le endormie à mes pieds.
XVI Le souper fut rapidement dé voré et la petite troupe se casa de son mieux. La couche é tait dure, l’abri peu solide, la situation fort pé nible, à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Cependant mon sommeil fut particuliè rement paisible pendant cette nuit, l’une des meilleures que j’eusse passé es depuis longtemps. Je ne rê vai mê me pas.
Le lendemain on se ré veilla à demi gelé par un air trè s vif, aux rayons d’un beau soleil. Je quittai ma couche de granit et j’allai jouir du magnifique spectacle qui se dé veloppait à mes regards.
J’occupais le sommet de l’un des deux pics du Sneffels, celui du sud. De là ma vue s’é tendait sur la plus grande partie de l’î le; l’optique, commune à toutes les grandes hauteurs, en relevait les rivages, tandis que les parties centrales paraissaient s’enfoncer. On eû t dit qu’une de ces cartes en relief d’Helbesmer s’é talait sous mes pieds; je voyais les vallé es profondes se croiser en tous sens, les pré cipices se creuser comme des puits, les lacs se changer en é tangs, les riviè res se faire ruisseaux. Sur ma droite se succé daient les glaciers sans nombre et les pics multiplié s, dont quelques-uns s’empanachaient de fumé es lé gè res. Les ondulations de ces montagnes infinies, que leurs couches de neige semblaient rendre é cumantes, rappelaient à mon souvenir la surface d’une mer agité e. Si je me retournais vers l’ouest, l’Océ an s’y dé veloppait dans sa majestueuse é tendue, comme une continuation de ces sommets moutonneux. Où finissait la terre, où commenç aient les flots, mon œ il le distinguait à peine.
Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent les hautes cimes, et cette fois, sans vertige, car je m’accoutumais enfin à ces sublimes contemplations. Mes regards é blouis se baignaient dans la transparente irradiation des rayons solaires, j’oubliais qui j’é tais, où j’é tais, pour vivre de la vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la mythologie scandinave; je m’enivrais de la volupté des hauteurs, sans songer aux abî mes dans lesquels ma destiné e allait me plonger avant peu. Mais je fus ramené au sentiment de la ré alité par l’arrivé e du professeur et de Hans, qui me rejoignirent au sommet du pic.
Mon oncle, se tournant vers l’ouest, m’indiqua de la main une lé gè re vapeur, une brume, une apparence de terre qui dominait la ligne des flots.
«Le Groë nland, dit-il.
– Le Groë nland? m’é criai-je.
– Oui; nous n’en sommes pas à trente-cinq lieues, et, pendant les dé gels, les ours blancs arrivent jusqu’à l’Islande, porté s sur les glaç ons du nord. Mais cela importe peu. Nous sommes au sommet du Sneffels; voici deux pics, l’un au sud, l’autre au nord. Hans va nous dire de quel nom les Islandais appellent celui qui nous porte en ce moment.»
La demande formulé e, le chasseur ré pondit:
«Scartaris.»
Mon oncle me jeta un coup d’œ il triomphant.
«Au cratè re!» dit-il.
Le cratè re du Sneffels repré sentait un cô ne renversé dont l’orifice pouvait avoir une demi-lieue de diamè tre. Sa profondeur, je l’estimais à deux mille pieds environ. Que l’on juge de l’é tat d’un pareil ré cipient, lorsqu’il s’emplissait de tonnerres et de flammes. Le fond de l’entonnoir ne devait pas mesurer plus de cinq cents pieds de tour, de telle sorte que ses pentes assez douces permettaient d’arriver facilement à sa partie infé rieure. Involontairement, je comparais ce cratè re à un é norme tromblon é vasé, et la comparaison m’é pouvantait.
«Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-ê tre chargé et qu’il peut partir au moindre choc, c’est œ uvre de fous.»
Mais je n’avais pas à reculer. Hans, d’un air indiffé rent, reprit la tê te de la troupe. Je le suivis sans mot dire.
Afin de faciliter la descente, Hans dé crivait à l’inté rieur du cô ne des ellipses trè s allongé es; il fallait marcher au milieu des roches é ruptives, dont quelques-unes, é branlé es dans leurs alvé oles, se pré cipitaient en rebondissant jusqu’au fond de l’abî me. Leur chute dé terminait des ré verbé rations d’é chos d’une é trange sonorité.
Certaines parties du cô ne formaient des glaciers inté rieurs. Hans ne s’avanç ait alors qu’avec une extrê me pré caution, sondant le sol de son bâ ton ferré pour y dé couvrir les crevasses. À de certains passages douteux, il devint né cessaire de nous lier par une longue corde, afin que celui auquel le pied viendrait à manquer inopiné ment se trouvâ t soutenu par ses compagnons. Cette solidarité é tait chose prudente, mais elle n’excluait pas tout danger.
Cependant, et malgré les difficulté s de la descente sur des pentes que le guide ne connaissait pas, la route se fit sans accident, sauf la chute d’un ballot de cordes qui s’é chappa des mains d’un Islandais et alla par le plus court jusqu’au fond de l’abî me.
À midi nous é tions arrivé s. Je relevai la tê te, et j’aperç us l’orifice supé rieur du cô ne, dans lequel s’encadrait un morceau de ciel d’une circonfé rence singuliè rement ré duite, mais presque parfaite. Sur un point seulement se dé tachait le pic du Scartaris, qui s’enfonç ait dans l’immensité.
Au fond du cratè re s’ouvraient trois cheminé es par lesquelles, au temps des é ruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses laves et ses vapeurs. Chacune de ces cheminé es avait environ cent pieds de diamè tre. Elles é taient là bé antes sous nos pas. Je n’eus pas la force d’y plonger mes regards. Le professeur Lidenbrock, lui, avait fait un examen rapide de leur disposition; il é tait haletant; il courait de l’une à l’autre, gesticulant et lanç ant des paroles incompré hensibles. Hans et ses compagnons, assis sur des morceaux de lave, le regardaient faire; ils le prenaient é videmment pour un fou.
Tout à coup mon oncle poussa un cri; je crus qu’il venait de perdre pied et de tomber dans l’un des trois gouffres. Mais non. Je l’aperç us, les bras é tendus, les jambes é carté es, debout devant un roc de granit posé au centre du cratè re, comme un é norme pié destal fait pour la statue d’un Pluton. Il é tait dans la pose d’un homme stupé fait, mais dont la stupé faction fit bientô t place à une joie insensé e.
«Axel! Axel! s’é cria-t-il, viens! viens!»
J’accourus. Ni Hans ni les Islandais ne bougè rent.
«Regarde», me dit le professeur.
Et, partageant sa stupé faction, sinon sa joie, je lus sur la face occidentale du bloc, en caractè res runiques à demi-rongé s par le temps, ce nom mille fois maudit:
«Arne Saknussemm! s’é cria mon oncle, douteras-tu encore?»
Je ne ré pondis pas, et je revins consterné à mon banc de lave. L’é vidence m’é crasait.
Combien de temps demeurai-je ainsi plongé dans mes ré flexions, je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’en relevant la tê te je vis mon oncle et Hans seuls au fond du cratè re. Les Islandais avaient é té congé dié s, et maintenant ils redescendaient les pentes exté rieures du Sneffels pour regagner Stapi.
Hans dormait tranquillement au pied d’un roc, dans une coulé e de lave où il s’é tait fait un lit improvisé; mon oncle tournait au fond du cratè re, comme une bê te sauvage dans la fosse d’un trappeur. Je n’eus ni l’envie ni la force de me lever, et, prenant exemple sur le guide, je me laissai aller à un douloureux assoupissement, croyant entendre des bruits ou sentir des frissonnements dans les flancs de la montagne.
Ainsi se passa cette premiè re nuit au fond du cratè re.
Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s’abaissa sur le sommet du cô ne. Je ne m’en aperç us pas tant à l’obscurité du gouffre qu’à la colè re dont mon oncle fut pris.
J’en compris la raison, et un reste d’espoir me revint au cœ ur. Voici pourquoi.
Des trois routes ouvertes sous nos pas, une seule avait é té suivie par Saknussemm. Au dire du savant islandais, on devait la reconnaî tre à cette particularité signalé e dans le cryptogramme, que l’ombre du Scartaris venait en caresser les bords pendant les derniers jours du mois de juin.
On pouvait, en effet, considé rer ce pic aigu comme le style d’un immense cadran solaire, dont l’ombre à un jour donné marquait le chemin du centre du globe.
Or, si le soleil venait à manquer, pas d’ombre. Consé quemment, pas d’indication. Nous é tions au 25 juin. Que le ciel demeurâ t couvert pendant six jours, et il faudrait remettre l’observation à une autre anné e.
Je renonce à peindre l’impuissante colè re du professeur Lidenbrock. La journé e se passa, et aucune ombre ne vint s’allonger sur le fond du cratè re. Hans ne bougea pas de sa place; il devait pourtant se demander ce que nous attendions, s’il se demandait quelque chose! Mon oncle ne m’adressa pas une seule fois la parole. Ses regards, invariablement tourné s vers le ciel, se perdaient dans sa teinte grise et brumeuse.
Le 26, rien encore, une pluie mê lé e de neige tomba pendant toute la journé e. Hans construisit une hutte avec des morceaux de lave. Je pris un certain plaisir à suivre de l’œ il les milliers de cascades improvisé es sur les flancs du cô ne, et dont chaque pierre accroissait l’assourdissant murmure.
Mon oncle ne se contenait plus. Il y avait de quoi irriter un homme plus patient, car c’é tait vé ritablement é chouer au port.
Mais aux grandes douleurs le ciel mê le incessamment les grandes joies, et il ré servait au professeur Lidenbrock une satisfaction é gale à ses dé sespé rants ennuis.
Le lendemain le ciel fut encore couvert, mais le dimanche, 28 juin, l’anté pé nultiè me jour du mois, avec le changement de lune vint le changement de temps. Le soleil versa ses rayons à flots dans le cratè re. Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre, chaque aspé rité eut part à sa bienfaisante effluve et projeta instantané ment son ombre sur le sol. Entre toutes, celle du Scartaris se dessina comme une vive arê te et se mit à tourner insensiblement vers l’astre radieux.
Mon oncle tournait avec elle.
À midi, dans sa pé riode la plus courte, elle vint lé cher doucement le bord de la cheminé e centrale.
«C’est là! s’é cria le professeur, c’est là! Au centre du globe!» ajouta-t-il en danois.
Je regardai Hans.
«Forü t! fit tranquillement le guide.
– En avant!» ré pondit mon oncle.
Il é tait une heure et treize minutes du soir.
XVII Le vé ritable voyage commenç ait. Jusqu’alors les fatigues l’avaient emporté sur les difficulté s; maintenant celles-ci allaient vé ritablement naî tre sous nos pas.
Je n’avais point encore plongé mon regard dans ce puits insondable où j’allais m’engouffrer. Le moment é tait venu. Je pouvais encore ou prendre mon parti de l’entreprise ou refuser de la tenter. Mais j’eus honte de reculer devant le chasseur. Hans acceptait si tranquillement l’aventure, avec une telle indiffé rence, une si parfaite insouciance de tout danger, que je rougis à l’idé e d’ê tre moins brave que lui. Seul, j’aurais entamé la sé rie des grands arguments; mais, en pré sence du guide, je me tus; un de mes souvenirs s’envola vers ma jolie Virlandaise, et je m’approchai de la cheminé e centrale.
J’ai dit qu’elle mesurait cent pieds de diamè tre, ou trois cents pieds de tour. Je me penchai au-dessus d’un roc qui surplombait, et je regardai. Mes cheveux se hé rissè rent. Le sentiment du vide s’empara de mon ê tre. Je sentis le centre de gravité se dé placer en moi et le vertige monter à ma tê te comme une ivresse. Rien de plus capiteux que cette attraction de l’abî me. J’allais tomber. Une main me retint. Celle de Hans. Dé cidé ment, je n’avais pas pris assez de «leç ons de gouffre» à la Frelsers-Kirk de Copenhague.
Cependant, si peu que j’eusse hasardé mes regards dans ce puits, je m’é tais rendu compte de sa conformation. Ses parois, presque à pic, pré sentaient cependant de nombreuses saillies qui devaient faciliter la descente; mais si l’escalier ne manquait pas, la rampe faisait dé faut. Une corde attaché e à l’orifice aurait suffi pour nous soutenir, mais comment la dé tacher, lorsqu’on serait parvenu à son extré mité infé rieure?
Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier à cette difficulté. Il dé roula une corde de la grosseur du pouce et longue de quatre cents pieds; il en laissa filer d’abord la moitié, puis il l’enroula autour d’un bloc de lave qui faisait saillie et rejeta l’autre moitié dans la cheminé e. Chacun de nous pouvait alors descendre en ré unissant dans sa main les deux moitié s de la corde qui ne pouvait se dé filer; une fois descendus de deux cents pieds, rien ne nous serait plus aisé que de la ramener en lâ chant un bout et en halant sur l’autre. Puis, on recommencerait cet exercice ad infinitum.
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